Opéra ~ Critique d’Orphée

mai 25th, 2018
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Suite à notre dernière représentation d'Orphée et Eurydice au Comedia le 16 mai dernier, je retransmets ici la critique d'un amateur Pierre D., régulier des représentations d'Opéra Côté Chœur.

Lien vers l'article avec l'extrait vidéo : https://www.leStyloNoir.fr/BlogSH/opera-orphee-et-eurydice/

Info Lettre Opéra Côté Chœur

 

LE TRIOMPHE DE L'AMOUR

    En montant Orphée et Eurydice, Opéra Côté Chœur a cherché la difficulté. L'opéra de Gluck, chef d'œuvre tant par son sujet emprunté à l'un des plus beaux mythes de la culture occidentale (l'amour plus fort que la mort), que par sa musique d'une richesse et d'une charge émotionnelle exceptionnelles, est en effet très difficile à mettre en scène. Son "intrigue" est une épure qui peut se résumer en quelques mots et dont la dramaturgie doit donc être soutenue par une mise en images très inventive et il est construit sur une alternance d'interventions des chanteurs (solistes et chœur) et d'intermèdes orchestraux destinés à la danse qui fait courir le risque de briser le rythme du récit et/ou de donner à voir deux spectacles imbriqués mais sans liens forts entre eux et sans continuité dramatique, pièges dans lesquels sont tombées de nombreuses mises en scène.

    Dans sa magnifique production à l'Opéra de Paris, la grande chorégraphe Pina Bausch avait résolu cette difficulté en inversant la problématique, proposant en quelque sorte un ballet chanté où l'action était portée par les danseurs, chacun accompagné de son double (ou de son ombre ?) chanteur qui lui prêtait sa voix.

    En choisissant pour le rôle d'Orphée un chanteur qui est également un excellent danseur et peut donc s'exprimer dans les deux langages, en doublant Eurydice chanteuse (la vivante) par sa jumelle danseuse (la morte) qui alternent sans aucune discontinuité (sauf pour de brèves retrouvailles autour d'Orphée au dénouement, comme pour symboliser la réconciliation des deux faces du personnage dans le triomphe de la vie), en utilisant les intermèdes pour assurer, rideau baissé, les changements de décors ou pour faire danser les solistes ou accompagner les mouvements des choristes dans la continuité même de l'action, au prix il est vrai de quelques coupures et de quelques emprunts à la version de Paris, ce qui n'est pas critiquable dans la mesure où Gluck lui-même a remanié son ouvrage à de nombreuses reprises, Bernard Jourdain et toute son équipe ont réussi à conférer à la représentation son indispensable et superbe unité.

    Unité encore renforcée par l'utilisation d'objets symboliques qui nourrissent l'imaginaire du spectateur. On ne peut sans doute les déceler tous à la première vision, mais trois traversent toute la pièce, tels des leitmotivs visuels : les fils, à la fois fil d'Ariane qui guide le héros dans sa dangereuse progression dans les enfers, fil symbole de vie, filé et rompu par les Parques maîtresses des destinées, rets dans lesquels Orphée est emprisonné comme dans une toile d'araignée géante par les êtres malfaisants qui peuplent les enfers et dont il doit triompher pour retrouver son épouse; les voiles, dans lesquels sont enveloppés les morts et les ombres et qui recouvrent les visages personnifiant la vie ; les miroirs dans lesquels Orphée vient, au cours de ses pérégrinations, buter et conforter son état de vivant parmi les ombres et dans lesquels Eurydice, lorsqu'on la conduit pour rejoindre Orphée, cherche à retrouver son image et sa personnalité d'avant sa mort.

    Mais la réussite de ces choix dramaturgiques est aussi magnifiée par la beauté des images que Bernard Jourdain nous donne à voir et le choc esthétique et émotionnel de certaines scènes (le combat d'Orphée contre les Furies et les Cerbères, l'arrivée d'Eurydice et de ses suivantes, miroirs en main, le défilé des ombres, la “danse de mort” d’Orphée et d’Eurydice remontant des enfers et s'approchant de plus en plus du fatal croisement des regards pour finalement y succomber, l’Amour dévoilant les visages des couples pour symboliser leur retour à la vie, et bien d’autres...). Une mention spéciale pour le créateur très inspiré de la vidéo à laquelle le metteur en scène avait recours pour la première fois, dont je ne suis pas pour ma part un fanatique à l'opéra, victime qu'elle est d'un effet de mode, mais qui trouve ici sa pleine justification pour créer des ambiances changeantes, des paysages abstraits, oniriques, en constante évolution au gré des émotions des protagonistes.

    On me permettra une remarque qui est une question plutôt qu'une critique et qui concerne le découpage de la longue et splendide scène de la sortie des enfers par une de succession de "noirs" qui ne sont pas tous justifiés par des aménagements de dispositifs scéniques, mais dont je suppose que le metteur en scène a voulu se servir pour rythmer le déroulement de l'action et en amplifier l'effet dramatique, comme le ferait le découpage d'une séquence cinématographique. Je perçois bien l'effet recherché mais je me demande si on ne crée pas en contrepartie une discontinuité, une fragmentation qui nuit à la puissance émotionnelle de ce moment crucial.

    Pour ne rien gâter, la qualité musicale est au rendez-vous. L'orchestre joue bien et remplit parfaitement son contrat, tant dans l'accompagnement des chanteurs que dans le rendu des épisodes orchestraux, même si nos oreilles, accoutumées aux interprétations baroques, peuvent être plus sensibles à une scansion plus prononcée et à un son plus coloré, voire plus "épicé". Le chef est excellent, en particulier dans le soutien aux chanteurs et dans la direction des choristes, du moins quand le metteur en scène leur permet de se voir. Les solistes sont tous les trois remarquables. Une mention particulière pour le couple vedette, Théophile Alexandre éblouissant par sa présence et ses qualités de chanteur comme de danseur, et Aurélie Ligerot qui confirme son potentiel vocal et son talent de comédienne. Quant au chœur qui bénéficie d'une partition splendide et conséquente, il s’en tire très bien, eu égard aux très fortes contraintes que la mise en scène lui impose et témoigne ainsi de son engagement et de sa motivation sans faille, même s'il se trouve souvent mis en danger musicalement (c’est vrai aussi pour les solistes, mais ce sont des professionnels et ils sont mieux armés pour gravir les sommets !).

    Pari tenu donc, pour Opéra Côté Chœur qui a présenté l'une de ses plus ambitieuses et de ses plus belles productions. Un clin d'œil en conclusion pour s'amuser du choix fait par Bernard Jourdain d'achever la pièce à l'annonce de la fin heureuse voulue par les dieux et d'en extraire le dernier air de réjouissance des solistes et du chœur, comme pour nous signifier qu'il nous est offert en remerciement de nos applaudissements, mais qu'il ne faut pas en être dupe et que l'amour ne triomphe pas toujours comme il l'a fait pour notre plaisir lors de cette soirée mémorable.

Un amateur d'opéra

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